La vie au XXIe siècle

La nature humaine, l'évolution, l'univers...

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Emplacement : Tomifolia, Québec

Un proche cousin d'un bonobo du même nom qui, comme moi, tapait sur un clavier pour communiquer.

01 décembre, 2005

De l'avantage écologique du langage

Un autre article intéressant du colloque "Co-évolution du langage et théorie de l'esprit" est celui de Gloria Origgi et Dan Sperber : "Qu'est-ce que la pragmatique peut apporter à l'étude de l'évolution du langage", qui discute de deux modèles de la communication linguistique, et tente de mettre en valeur l'importance du contexte dans la communication.

Le format de ce colloque "en ligne" est particulièrement intéressant en ce qu'il permet à d'autres intervenants d'ajouter leurs propres commentaires, et de lancer des débats intéressants. On va donc plus loin que la simple publication d'un article. Dans le cas de l'article en question, le débat est particulièrement productif, car il permet non seulement la critique, mais aussi la réponse des auteurs, qui peuvent préciser leur pensée.

Mais ce que je retiens encore une fois, c'est l'emphase mise sur la communication comme moyen de transmettre soit un état d'âme, une intention ou un désir. On revient à l'utilisation du langage comme outil de communication sociale aidant, par exemple, à la cohésion du groupe.

Comme je l'ai dit, bien que cette approche soit fructueuse, elle a tendance à occulter les utilisations que j'appellerais "non-émotionnelles" du langage, par exemple le simple échange d'informations, mais d'échange d'informations utiles à la survie ou même à la prospérité du groupe. L'autre aspect important est celui de la planification d'actions de groupe, le "conciliabule" dont j'ai déjà parlé. La raison pour laquelle on devrait faire attention de ne pas sous-estimer l'importance de ces modes de communication est qu'au bout du compte, ce sont probablement eux qui nous donnent, en tant qu'espèce, un avantage écologique important, et contribuent à notre succès.

En effet, la possession du langage pour le simple but d'améliorer la communication sociale ne permet pas en soi au groupe ou aux individus d'augmenter leurs chances de survie. Qu'est-ce qui aurait fait de Homo Sapiens (ou Homo Erectus, à tout prendre) une espèce aussi répandue? On pense évidemment à l'évolution technologique: l'usage d'outils. Mais l'usage d'outils chez les humains primitifs était... primitif. C'est Tattersall qui disait dans "Becoming Humans" qu'Homo Sapiens est unique car aucune autre espèce ne construit de gratte-ciels ou ne va sur la lune! Mais on n'a qu'à se reporter 10,000 ans en arrière et nous n'étions encore que des bandes de chasseurs cueilleurs, et il y a 50,000 ans, avant le "grand bond en avant", notre technologie n'était qu'une coche au-dessus du chimpanzé, et nous sommes les mêmes créatures, génétiquement, aujourd'hui.

Ce que l'on sait, par contre, c'est que les humains, malgré une technologie toute primitive, étaient devenus des prédateurs très efficaces. Lorsqu'ils envahissaient un nouveau territoire, ils avaient tôt fait d'exterminer les espèces les plus vulnérables, comme en Amérique ou en Australie. Notre faculté d'adaptation à des environnements très divers est aussi notre force. La plupart des espèces animales se confinent à une niche environnementale très précise, et sont vulnérables si ces niches disparaissent. Les humains se sont répandus sur une grande partie de la Terre, et ont survécu à de multiples périodes glaciaires.

Or, qu'est-ce qui peut faire de nous des prédateurs efficaces, sinon une action concertée. Nous ne sommes pas les seuls: les loups chassent aussi d'une façon très organisée, et ce n'est pas surprenant que le chien soit un animal qui se soit associé à nous aussi facilement: nous "pensons" de la même façon! Les loups et les chiens n'ont apparemment pas de langage, mais on sait qu'ils peuvent comprendre un vocabulaire assez étendu, verbal tout autant que non verbal. Mais nous possédons aussi une technologie supérieure. Cette combinaison de technologie, et de langage comme outil de concertation est ce qui fait de nous une espèce aussi prospère.

On pourra revenir sur la technologie, mais je dirai qu'elle dépend en partie de notre grande "dextérité". Après tous les ouvrages que j'ai lus sur "la nature humaine" (ex. Human Natures de Paul Ehrlich), je suis surpris qu'on n'insiste pas sur cet aspect. Homo Sapiens, ayant libéré ses mains en adoptant la bipédie, en a développé une habileté sans pareil pour la manipulation et la transformation des objets. Cette habileté résulte d'un contrôle très fin du mouvement des mains et des doigts. Il reste à voir à quel point cette habileté est liée au contrôle musculaire fin requis pour le langage articulé, mais il est clair qu'il y a un lien entre le cerveau plus développé et le contrôle musculaire fin.

Pour conclure mon argument, je poserais la question suivante: est-ce que le langage articulé syntaxique, avec sa faculté de transmettre des informations précises et objectives, ne possède pas de valeur adaptative supérieure au langage utilisé comme outil de cohésion sociale? Et si oui, comment cela doit-il être pris en considération dans un modèle d'apparition et d'évolution du langage?